Sujet creusé à partir de sources publiques, sans expertise du nucléaire ni expérience directe. Vous lisez une recherche et l’opinion qu’elle a produite. Septembre 2026.
Ce sujet est parti d’une intuition, et cette intuition était en partie fausse. Nous l’écrivons parce que le cheminement nous a semblé plus utile que la conclusion.
Il y a quatre ou cinq ans, le coût du stockage des déchets nucléaires revenait régulièrement dans l’actualité. On parlait de dizaines de milliards, de facture cachée, de bombe à retardement budgétaire. Puis, plus rien. Notre première hypothèse a été simple, et elle est probablement la vôtre : le lobby nucléaire a fait son travail et le sujet a été enterré en même temps que les déchets.
Après vérification, cette explication ne tient pas. Ou plutôt, elle ne tient pas seule. La réalité est moins satisfaisante et plus intéressante.
Le dossier n’a pas disparu, il a même empiré
Commençons par le fait qui a fait tomber notre hypothèse de départ. Le projet Cigéo, le centre de stockage profond prévu à Bure dans la Meuse, n’a pas été mis sous le tapis. Il a avancé, et son coût officiel a fortement augmenté, publiquement.
- 2005 : le stockage profond est évalué autour de 15 milliards d’euros.
- 2013 : l’Andra, l’agence publique chargée des déchets, remonte son estimation à environ 34,5 milliards. EDF conteste et défend un chiffre proche de 14 milliards. C’est ce bras de fer qui a nourri les articles de l’époque.
- Janvier 2016 : arbitrage politique. Un arrêté fixe un coût objectif de 25 milliards d’euros, aux conditions économiques de fin 2011. Ce n’est pas le résultat d’un calcul, c’est le milieu du gué entre deux parties qui avaient chacune intérêt à tirer le chiffre de leur côté.
- Mai 2025 : l’Andra publie un nouveau chiffrage, entre 26,1 et 37,5 milliards, sur plus de 150 ans d’exploitation.
- Avril 2026 : l’État tranche par arrêté et retient 33,4 milliards d’euros. Soit environ un tiers de plus qu’en 2016.
Un chiffre officiel qui grimpe de huit milliards, publié au Journal officiel, sans que cela fasse la une : c’est exactement le contraire de ce qu’un verrouillage de l’information produirait. Un acteur qui contrôlerait vraiment le récit aurait maintenu les 25 milliards. Le calendrier a suivi le même chemin : une enquête publique s’est tenue de mai à juillet 2026, le décret d’autorisation de création est attendu fin 2027 ou début 2028, et les premiers colis de déchets ne devraient pas descendre à 500 mètres sous terre avant 2050.
Alors pourquoi ce silence ?
Trois raisons nous semblent peser plus lourd que l’influence des lobbies, sans pour autant l’annuler.
1. Le nucléaire est passé du statut de problème à celui de solution
Crise énergétique de 2022, guerre en Ukraine, flambée des prix, puis relance officielle. La loi du 22 juin 2023 a supprimé les trois verrous posés en 2015 : l’objectif de ramener le nucléaire à 50 % du mix en 2035, le plafond de capacité de 63,2 GW et la trajectoire de fermeture de quatorze réacteurs. Nous détaillons ce revirement dans notre article sur où en est vraiment la France entre nucléaire et renouvelables. Quand une technologie devient la réponse à l’urgence du moment, ses coûts de long terme passent au second plan dans le débat.
2. Le sujet s’est dépolitisé
Tant que le nucléaire était un clivage politique, les déchets étaient une munition dans le débat. Depuis que les principaux partis de gouvernement ont largement convergé, plus personne n’a intérêt à porter le dossier. Un sujet sans conflit politique n’a pas de porte-voix, et sans porte-voix il n’a pas de couverture médiatique. Ce n’est pas de la censure, c’est de l’indifférence.
3. Il ne se passe plus rien de racontable
Depuis le dépôt de la demande d’autorisation en janvier 2023, le dossier est entre les mains d’instructions techniques qui durent des années. Le journalisme couvre des événements : une décision, un conflit, un accident. Une instruction administrative de cinq ans ne produit aucun de ces trois éléments.
Combien ça pèse réellement sur votre facture
C’est la question la plus utile, et celle qu’on pose le moins. Un chiffre à onze zéros impressionne, mais un coût ne veut rien dire tant qu’on ne l’a pas rapporté à quelque chose.
Premier ordre de grandeur : ces 33,4 milliards sont étalés sur environ 150 ans d’exploitation. Cela représente de l’ordre de 220 millions d’euros par an. À titre de comparaison, le grand carénage, c’est-à-dire la rénovation du parc de réacteurs existant, coûte environ 100 milliards sur vingt ans, soit près de 5 milliards par an. Le stockage des déchets pèse donc environ vingt fois moins par an que l’entretien des centrales.
Deuxième ordre de grandeur, plus parlant. La Commission de régulation de l’énergie a publié en 2025 une évaluation du coût complet de production du nucléaire existant. Elle le chiffre à 60,3 euros par mégawattheure pour la période 2026 à 2028. Dans ce total, le poste correspondant aux engagements de long terme, c’est-à-dire l’aval du cycle, la gestion des déchets radioactifs et la déconstruction, représente environ 1,9 euro par mégawattheure.
| Poste | Coût | Part |
|---|---|---|
| Coût complet de production du nucléaire existant | 60,3 €/MWh | 100 % |
| dont gestion long terme des déchets et déconstruction | ~1,9 €/MWh | ~3 % |
Traduit sur une facture de ménage, cela donne l’ordre de grandeur retenu dans le cadre du Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs : la gestion des déchets radioactifs et des combustibles usés représente entre 1 et 2 % de la facture d’électricité d’un ménage français, soit environ 18 euros par an pour une consommation de 5 000 kWh.
Dix-huit euros par an, c’est un euro cinquante par mois. Sur une facture annuelle d’électricité qui tourne autour de mille euros pour ce niveau de consommation, cela correspond à peu près à ce que vous payez pour cinq ou six jours d’électricité dans l’année.
Ce constat n’est pas un argument publicitaire pour le nucléaire, c’est une arithmétique vérifiable. Et elle explique en grande partie pourquoi le sujet ne prend pas dans le débat public malgré un montant nominal spectaculaire : ramené à l’unité qui compte pour le consommateur, il devient marginal.
Là où le doute reste parfaitement légitime
Si nous nous arrêtions là, l’article serait malhonnête dans l’autre sens. Trois fragilités méritent d’être connues.
Le chiffre est exprimé dans des euros de 2012
Les 33,4 milliards sont donnés aux conditions économiques de 2011 et 2012. Avec l’inflation intervenue depuis, cela représente autour de 45 milliards en euros d’aujourd’hui. Le chiffre officiel est donc structurellement en retard sur la réalité, et cette convention comptable n’est jamais rappelée dans les titres de presse.
Le projet n’est pas encore autorisé
Aucun chantier de cette nature, sur cette durée, n’a jamais respecté son budget initial. Le passage de 15 à 25 puis à 33,4 milliards en vingt ans est une trajectoire, pas un point d’arrivée. Il serait imprudent de considérer le chiffre de 2026 comme définitif.
Le vrai point faible : le taux d’actualisation
C’est le sujet technique le moins commenté et le plus déterminant. Les exploitants ne mettent pas 33 milliards de côté aujourd’hui. Ils constituent des provisions, adossées à des actifs financiers censés fructifier jusqu’au moment de la dépense.
Prenons un exemple volontairement simple. Vous devez dépenser 1 euro dans cent ans. Si vous supposez que votre placement rapporte 2 % par an au-dessus de l’inflation, il vous suffit de mettre 14 centimes de côté aujourd’hui. Si le rendement réel s’avère nul, il vous faut mettre 1 euro entier. Le même engagement demande donc sept fois plus d’argent selon l’hypothèse retenue, et personne ne sait ce que rapportera un placement sur un siècle.
Or les montants en jeu sont considérables. Les dépenses futures sont évaluées à près de 80 milliards d’euros pour la gestion des combustibles usés et des déchets, et à environ 55 milliards pour les opérations de démantèlement. Fin 2024, EDF avait provisionné 14,2 milliards pour la gestion des déchets, 17,5 milliards pour les combustibles usés et 22 milliards pour le démantèlement et le dernier cœur. C’est précisément sur la solidité de ce mécanisme de provisionnement à très long terme que la Cour des comptes revient de rapport en rapport, y compris dans son rapport de juin 2025 consacré à l’Andra.
Autrement dit, le débat pertinent n’est pas « nous cache-t-on la facture ». Il est « sait-on seulement la calculer ». Et la réponse honnête est non, pas avec précision, parce que personne ne sait modéliser un siècle et demi de finance publique.
Ce que nous en retenons
Nous sommes partis d’un soupçon de camouflage. Nous en ressortons avec un tableau plus nuancé, et c’est souvent le cas quand on prend le temps d’aller voir les sources primaires plutôt que les titres.
- Le coût des déchets nucléaires n’a pas été dissimulé, il a été réévalué à la hausse et publié officiellement.
- Il pèse réellement peu sur votre facture, de l’ordre de 1 à 2 %, et le nier serait aussi malhonnête que de l’exagérer.
- Il existe bien un écosystème de communication pro-nucléaire organisé et efficace en France, et son travail de cadrage est réel. Mais il n’est pas nécessaire pour expliquer le silence médiatique, que le renversement politique de 2023 et la dépolitisation du sujet suffisent à éclairer.
- La vraie zone d’ombre n’est pas le montant affiché, c’est la méthode qui permet de l’afficher : des euros vieux de quinze ans, un arbitrage négocié en 2016 entre parties intéressées, et des hypothèses financières sur cent cinquante ans.
Ni tout blanc, ni tout noir. Sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres, la position la plus confortable est la certitude, et c’est presque toujours la moins juste. Si vous voulez agir sur ce que vous maîtrisez réellement, cela passe par votre consommation et par le choix de votre contrat : nous expliquons ce que garantit vraiment une offre verte dans notre guide sur comment choisir un fournisseur d’électricité verte.
Sources
- Commission de régulation de l’énergie, évaluation des coûts complets de production de l’électricité nucléaire existante, 2025 : 60,3 €/MWh sur 2026-2028, dont environ 1,9 €/MWh d’engagements de long terme.
- Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs, webinaire coûts et financements, novembre 2025 : 1 à 2 % de la facture d’un ménage, environ 18 euros par an pour 5 000 kWh, provisions des exploitants.
- Andra, chiffrage du projet Cigéo, mai 2025 : fourchette de 26,1 à 37,5 milliards d’euros aux conditions économiques de janvier 2012.
- AFP, Cigéo, encore des années de demandes d’autorisations, mai 2026 : arrêté d’avril 2026 retenant 33,4 milliards, calendrier de l’enquête publique et du décret.
- Cour des comptes, rapport sur l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs, juin 2025.
- Sénat, loi du 22 juin 2023 relative à l’accélération des procédures liées à la construction de nouvelles installations nucléaires.


