Pollution numérique : les chiffres faux, et les vrais ordres de grandeur

Repères

Synthèse de sources publiques : données, réglementation et ordres de grandeur vérifiables. Ni test personnel, ni recommandation commerciale. Mise à jour en septembre 2026.

La pollution numérique est un sujet réel, mais c’est aussi celui où circulent le plus de chiffres faux. Trente minutes de Netflix qui vaudraient un trajet en voiture, une boîte mail à nettoyer pour sauver la planète, le WiFi à couper la nuit : ces conseils sont partout, et la plupart ne résistent pas à la vérification.

Le vrai problème n’est pas qu’ils soient inexacts. C’est qu’ils sont hors d’échelle, au point de détourner l’attention du seul geste qui pèse. Cet article donne les proportions, parce que c’est en les voyant côte à côte que tout devient clair.

Combien pèse réellement le numérique en France

L’ADEME et l’Arcep produisent les chiffres de référence. Leur dernière évaluation donne :

  • 29,5 millions de tonnes de CO₂ équivalent par an, soit environ 4,4 % de l’empreinte carbone de la France.
  • 51,5 TWh d’électricité, soit près de 11 % de la consommation électrique nationale.

Une précision utile, parce qu’on trouve encore beaucoup l’ancien chiffre de 2,5 % : l’écart ne vient pas d’une explosion des usages mais d’un changement de méthode. L’évaluation intègre désormais les centres de données situés à l’étranger et utilisés par des services français, dont l’impact était auparavant sous-estimé. Les deux chiffres sont justes, ils ne mesurent pas la même chose.

Rapporté à un individu, l’ADEME estime l’usage numérique d’un Français à l’équivalent d’environ 2 250 km en voiture par an. Le sujet est donc sérieux. Reste à savoir où se joue cet impact.

tablette et ordinateur, terminaux à l'origine de l'essentiel de l'impact du numérique

Le rapport qui règle le débat : 89 contre 1

Prenons un seul objet, le smartphone, et regardons son bilan complet selon les données ADEME.

Un smartphone, sur toute sa vieCO₂ équivalent
Le fabriquer79,3 kg
L’électricité qu’il consommera, de son premier au dernier jour0,89 kg
Total80,2 kg

La fabrication représente 99 % de l’empreinte de l’appareil, soit près de quatre-vingt-dix fois tout ce qu’il consommera en électricité pendant des années d’utilisation.

Ce rapport est l’information la plus importante de tout le sujet, et c’est celle qui manque dans presque tous les articles. Il signifie que la façon dont vous utilisez votre téléphone est presque sans effet, et que la seule décision qui compte est le nombre d’années pendant lesquelles vous le gardez.

Le constat vaut à l’échelle nationale : selon l’ADEME, la fabrication pèse 78 % de l’empreinte carbone du numérique français, contre 21 % pour l’utilisation. Et un Français possède en moyenne 15 équipements connectés, contre 8 dans le monde.

Produire un smartphone suppose d’extraire des dizaines de métaux dans des mines réparties sur plusieurs continents, de les raffiner, de les assembler dans des usines alimentées majoritairement au charbon, puis de transporter le tout. L’essentiel des émissions est déjà émis avant même que vous l’allumiez pour la première fois.

Trois chiffres célèbres à ne plus répéter

Le streaming vidéo : une erreur d’unité corrigée d’un facteur huit

C’est le cas d’école. En 2019, un rapport très relayé estimait qu’une demi-heure de streaming émettait l’équivalent de plusieurs kilomètres en voiture. Le chiffre a fait le tour de la presse et circule encore.

Il reposait sur une confusion entre bits et octets : un débit exprimé en mégabits par seconde avait été traité comme des mégaoctets par seconde, soit un facteur huit d’erreur. L’Agence internationale de l’énergie l’a démontré, et les auteurs ont eux-mêmes publié une correction en juin 2020, divisant leur estimation par huit.

Les évaluations indépendantes situent une heure de streaming autour de 0,077 kWh. Avec le mix électrique français, cela représente quelques grammes de CO₂. Mis à l’échelle du tableau ci-dessus, il faudrait de l’ordre de plusieurs milliers d’heures de streaming pour égaler la fabrication d’un seul téléphone. On parle d’années de visionnage en continu.

La répartition est plus instructive encore : environ 72 % de cette consommation vient de l’écran sur lequel vous regardez, 23 % du transport des données, 5 % du centre de données. Le conseil utile n’est donc pas de baisser la qualité du flux, c’est de ne pas regarder une série sur un téléviseur de deux mètres quand un ordinateur suffit.

Les mails et le grand ménage de boîte de réception

« Dix mille mails stockés pendant un an équivalent à un Paris-Marseille en voiture », « une entreprise de cent salariés émet quatorze allers-retours Paris-New York en courriels » : ces formules viennent de conversions anciennes, fragiles, et sorties de leur contexte.

Admettons pourtant qu’elles soient exactes, et prenons la plus impressionnante au mot. Un Paris-Marseille en voiture, c’est de l’ordre de 100 kg de CO₂. Vider dix mille mails vous ferait donc économiser à peu près l’équivalent d’un smartphone fabriqué. Sauf que le ménage de boîte mail se refait tous les ans, quand le téléphone, lui, se remplace en une seule décision d’achat, en trois minutes, sans y penser.

Voilà le vrai problème de ces conseils : ils demandent un effort répété et visible pour un gain que garder son téléphone un an de plus obtient sans rien faire. Faire le ménage dans sa boîte est utile pour s’y retrouver. Ce n’est pas une action climatique, et le présenter ainsi entretient l’illusion d’agir.

Couper le WiFi la nuit, éviter la 4G

Même logique, et l’écart est encore plus net. Une box consomme en continu quelques dizaines de watts. L’éteindre huit heures par nuit toute l’année économise quelques dizaines de kilowattheures, soit, avec le mix français, de l’ordre de deux à trois kilos de CO₂ par an.

Rapporté aux 79,3 kg d’un smartphone fabriqué, il faudrait donc éteindre sa box toutes les nuits pendant une trentaine d’années pour compenser un seul renouvellement anticipé de téléphone. Quant au ratio de consommation souvent cité entre réseau mobile et WiFi, il dépend entièrement de la génération de réseau et de sa charge, et les valeurs qui circulent sont rarement sourcées.

Ces gestes ne sont pas nuisibles. Ils sont marginaux, et ils occupent la place de celui qui compte.

salle de serveurs, dont la part dans l'impact du numérique reste minoritaire

Ce qui marche vraiment, et de combien

Puisque l’impact se joue à la fabrication, la conclusion est arithmétique. Voici les gestes avec leur ordre de grandeur, pour pouvoir les comparer.

GesteEffet, en ordre de grandeur
Acheter un smartphone reconditionné plutôt que neufenviron 87 % d’émissions en moins sur l’appareil
Garder son téléphone 4 ans au lieu de 2impact annuel divisé par 2, soit environ 20 kg de CO₂ par an
Réparer au lieu de remplacerévite tout ou partie des 79,3 kg d’une fabrication
Éteindre sa box toutes les nuits pendant un an2 à 3 kg de CO₂
Vider sa boîte mailnégligeable à cette échelle

L’écart entre le haut et le bas du tableau se compte en ordres de grandeur, pas en pourcentages. C’est toute la différence entre agir et se donner bonne conscience.

Le reconditionné mérite qu’on s’y arrête, parce que c’est le levier le plus accessible. L’ADEME a chiffré le bénéfice réel : sur une seule année, les 2,8 millions de smartphones reconditionnés vendus en France ont évité 229 000 tonnes de matières premières et 70 000 tonnes de CO₂. Ce n’est pas un geste symbolique, c’est le poste où le particulier a le plus de prise.

Concrètement

  • Repoussez le remplacement. Une batterie fatiguée, un stockage saturé, un système qui rame : ce sont des symptômes réparables, pas des raisons de racheter.
  • Changez la pièce. Batterie, écran, ventilateur, disque. L’indice de réparabilité affiché à la vente permet d’anticiper ce point avant d’acheter.
  • Achetez reconditionné dès que c’est possible, en vérifiant la durée de garantie.
  • Comptez vos appareils. Quinze objets connectés par personne, ce sont quinze fabrications. La question la plus efficace reste celle de l’achat qu’on ne fait pas.
  • Faites reprendre ce qui est mort. La reprise en magasin est obligatoire à l’achat d’un équipement équivalent.

Cette logique vaut pour à peu près tous les objets du quotidien : on l’a détaillée dans notre article sur les gestes concrets pour l’environnement, classés par niveau d’investissement. Pour élargir la démarche à votre consommation d’énergie, l’engagement contre le réchauffement climatique passe aussi par des arbitrages de fournisseur et d’équipement.

Ce qu’il faut retenir

  1. Le numérique pèse environ 4,4 % de l’empreinte carbone française et 11 % de l’électricité consommée.
  2. Pour un smartphone, la fabrication représente 99 % de l’empreinte, soit près de 90 fois son usage.
  3. Le chiffre affolant sur le streaming reposait sur une erreur d’unité, corrigée par ses propres auteurs.
  4. Éteindre sa box pendant trente ans équivaut à ne pas renouveler un téléphone une seule fois.
  5. Garder ses appareils, les réparer, les acheter reconditionnés : tout est là, et le reste est du décor.

Sources

  • ADEME et Arcep, évaluation de l’empreinte environnementale du numérique en France, dossier de presse « Numérique et environnement », janvier 2025 : 29,5 Mt CO₂ eq, 4,4 % de l’empreinte carbone nationale, 51,5 TWh.
  • ADEME, base Impact CO₂, fiche smartphone (mise à jour 2025) : 80,2 kg CO₂ eq dont 79,3 kg pour la fabrication.
  • ADEME, dossier « Numérique responsable » : fabrication 78 % de l’empreinte contre 21 % pour l’usage, 15 équipements connectés par Français, bénéfices du reconditionnement (87 % d’émissions évitées, 229 000 t de matières premières et 70 000 t de CO₂ économisées sur une année).
  • Agence internationale de l’énergie, The carbon footprint of streaming video: fact-checking the headlines : erreur de conversion bit/octet, répartition 72 % écran, 23 % transport, 5 % centre de données.
  • The Shift Project, note de juin 2020 corrigeant d’un facteur huit son estimation initiale.

Les comparaisons entre postes sont des ordres de grandeur, calculés à partir des valeurs ci-dessus et du mix électrique français. Elles servent à situer les proportions, pas à donner une mesure exacte.

Publications similaires